La place des Terreaux tient son nom d’une réalité très prosaïque : jusqu’au XVIIe siècle, cet espace servait de dépotoir aux terres et gravats de la ville, à l’extérieur des anciens remparts. De ce terrain vague à la place la plus dense en édifices classés de la Presqu’île, il a fallu près de trois siècles et plusieurs reconstructions imprévues.
Un hôtel de ville bâti, brûlé, puis refait
La construction de l’actuel Hôtel de Ville débute en 1646 sous la direction de l’architecte Simon Maupin, et s’achève en 1672. Le bâtiment ne profite pas longtemps de son état neuf : en 1674, un incendie ravage une partie importante de l’édifice, à peine deux ans après sa livraison. La reconstruction est confiée à Jules Hardouin-Mansart, alors premier architecte du roi, qui reprend et modifie la distribution intérieure tout en conservant l’ossature générale du projet de Maupin. C’est de cette double paternité — un architecte lyonnais pour le gros œuvre initial, l’architecte de Versailles pour la reconstruction — que l’Hôtel de Ville tire sa physionomie actuelle, avec son beffroi central et ses toitures à la française.
Ce passé mouvementé explique pourquoi le bâtiment, malgré son unité apparente, superpose en réalité deux campagnes de travaux séparées par près de trente ans et par un sinistre majeur.
Une fontaine qui ne devait pas finir à Lyon
Au centre de la place trône depuis la fin du XIXe siècle la fontaine Bartholdi, groupe monumental représentant un char tiré par quatre chevaux fougueux, œuvre du sculpteur Frédéric Auguste Bartholdi — le créateur de la statue de la Liberté à New York. Ce que peu de visiteurs savent en la photographiant : cette fontaine n’a pas été conçue pour Lyon. Bartholdi l’avait imaginée pour orner l’esplanade des Quinconces à Bordeaux, dans le cadre d’un projet municipal qui ne s’est finalement pas concrétisé sur place. L’œuvre a ensuite été acquise par la Ville de Lyon et installée place des Terreaux en 1889, où elle a trouvé un emplacement qui n’était pas le sien à l’origine — un cas assez rare d’œuvre publique majeure « recasée » d’une ville à l’autre.
- Conception : Frédéric Auguste Bartholdi, initialement pour Bordeaux
- Sujet : allégorie de la France conduisant le char du Progrès, tiré par quatre chevaux figurant les grands fleuves
- Installation à Lyon : place des Terreaux, en 1889
Le palais Saint-Pierre, d’abbaye à musée
Sur le côté de la place, dans un angle moins photographié, s’étend le palais Saint-Pierre, ancienne abbaye bénédictine de Saint-Pierre-les-Nonnains. L’abbaye, longtemps réservée aux filles de la noblesse lyonnaise, a conservé son plan monastique — cloître, ailes de bâtiments conventuels, cour intérieure — jusqu’à sa transformation en musée après la Révolution. C’est aujourd’hui le musée des Beaux-Arts de Lyon, l’un des plus riches de France en dehors de Paris, installé dans les volumes mêmes où vivaient autrefois les religieuses. La conversion d’un lieu de clôture monastique en établissement ouvert au public illustre un phénomène assez commun dans les grandes villes françaises du XIXe siècle : les congrégations supprimées ou affaiblies après la Révolution ont fourni à l’État et aux municipalités un parc immobilier considérable, réaffecté aux nouvelles institutions culturelles.
Une place, trois logiques d’occupation
Ce qui frappe, à observer la place des Terreaux dans son ensemble, c’est la coexistence de trois logiques bâties très différentes sur un espace somme toute modeste. D’un côté, un hôtel de ville qui affiche le pouvoir municipal avec ses ordres classiques et son beffroi. De l’autre, un ancien couvent devenu musée, dont la sobriété conventuelle contraste avec la solennité voisine. Au centre, une fontaine née ailleurs, sculptée pour célébrer une tout autre ville, qui a fini par devenir l’un des symboles les plus reproduits de Lyon. Peu de places de la Presqu’île concentrent à ce point des bâtiments aux vocations aussi éloignées — pouvoir, culte puis culture, décor public — sur un périmètre aussi restreint.
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La place des Terreaux a aussi connu, à la fin du XXe siècle, un réaménagement de son sol par l’artiste Daniel Buren, qui a ponctué la surface de jets d’eau alignés en grille géométrique — une intervention contemporaine qui cohabite désormais avec le monument du XIXe siècle sans chercher à l’effacer. Cette superposition de strates, du terrain vague du XVIIe siècle à l’intervention artistique contemporaine, en passant par l’incendie de 1674 et la fontaine venue de Bordeaux, fait des Terreaux un concentré assez rare de l’histoire urbaine lyonnaise sur une seule place. Pour situer précisément les bâtiments classés de la place dans les inventaires patrimoniaux, la base Mérimée du ministère de la Culture recense les protections en vigueur.
Le beffroi, repère dans le ciel de la Presqu’île
Au-dessus du corps central de l’Hôtel de Ville s’élève un beffroi, élément vertical qui domine la place et sert, depuis le XVIIe siècle, de point de repère dans le paysage urbain de la Presqu’île, bien avant que les tours plus récentes ne viennent concurrencer les silhouettes anciennes de la ville. Cette fonction de repère n’est pas propre à Lyon : dans une grande partie des villes d’Europe du Nord et de l’Est de la France, le beffroi communal, distinct du clocher religieux, symbolise historiquement l’autonomie municipale face aux pouvoirs seigneurial et ecclésiastique. À Lyon, la juxtaposition du beffroi de l’Hôtel de Ville et de l’ancienne abbatiale du palais Saint-Pierre, à quelques dizaines de mètres l’un de l’autre, illustre bien cette coexistence historique entre pouvoir communal et pouvoir religieux sur un espace commun.
D’autres quartiers de la Presqu’île portent, eux aussi, les traces d’une histoire construite par accumulation plutôt que par plan d’ensemble : retrouvez nos reportages dans la rubrique Presqu’île & Quartiers.




