Rue de la République : comment on perce une rue au XIXe siècle

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Marchez sur la rue de la République un jour de semaine et vous suivez, sans le savoir, le tracé le plus artificiel de toute la Presqu’île. Contrairement à la rue Mercière ou aux ruelles d’Ainay, qui ont grandi au fil des siècles en épousant d’anciens chemins, cette rue n’existait pas sous cette forme avant le milieu du XIXe siècle. Elle a été percée — c’est-à-dire ouverte de force à travers un tissu urbain déjà constitué, selon une méthode qui a bouleversé l’urbanisme des grandes villes françaises de l’époque.

Percer une rue, une opération en trois temps

Ouvrir un axe rectiligne à travers un centre-ville ancien suppose de résoudre un problème que le plan médiéval n’avait jamais posé : faire coexister un tracé géométrique avec un parcellaire irrégulier, hérité de siècles d’appropriations successives. L’opération suit toujours le même enchaînement.

  • L’alignement : les autorités municipales et préfectorales fixent sur le plan un tracé théorique, une ligne droite qui ignore délibérément les rues et îlots existants.
  • L’expropriation : les propriétaires des immeubles situés sur le tracé sont indemnisés et contraints de céder leurs biens, au nom de l’utilité publique — un mécanisme juridique qui donne à la puissance publique le droit de racheter un bien contre l’avis de son propriétaire.
  • La reconstruction normée : sur les parcelles ainsi libérées, de nouveaux immeubles sont édifiés selon un cahier des charges commun — hauteur, matériaux, style de façade — ce qui donne à la rue percée son unité visuelle caractéristique, très différente du bâti hétérogène qu’elle a remplacé.

Ce que la percée a détruit

Avant l’ouverture de cet axe, le secteur traversé par l’actuelle rue de la République était occupé par un enchevêtrement de ruelles étroites, de traboules et de petites cours artisanales, hérité en partie du tissu marchand ancien de la Presqu’île. Ce parcellaire dense, avec ses immeubles bas et ses passages couverts, a été rasé sur toute la largeur du futur axe. C’est le sort commun de la plupart des grandes percées du XIXe siècle : elles n’élargissent pas une rue existante, elles effacent un morceau entier de ville pour en construire un autre, plus large et plus rentable, à la place.

Une percée urbaine n’est jamais neutre : elle profite à la circulation et au commerce de gros, mais elle déplace ou expulse les habitants et petits artisans du tissu ancien qu’elle traverse.

Des immeubles de rapport, pas des hôtels particuliers

Le bâti qui borde aujourd’hui la rue de la République n’a jamais été conçu comme un habitat individuel de prestige. Ce sont des immeubles de rapport : des constructions dont chaque étage est loué séparément, financées par des investisseurs privés qui achètent les parcelles libérées par l’expropriation puis font construire pour en tirer un revenu locatif. Ce modèle économique explique l’aspect très reconnaissable de la rue — rez-de-chaussée commerciaux à larges vitrines, étages réguliers percés de fenêtres alignées, toitures à combles mansardés — un vocabulaire architectural directement inspiré des grands boulevards parisiens de la même période, adapté aux usages commerciaux lyonnais.

Repères chronologiques

Époque Intervention Trace visible aujourd’hui
Milieu du XIXe siècle (Second Empire) Percement du tracé rectiligne à travers l’ancien parcellaire marchand, sous l’autorité préfectorale et municipale Ligne droite unique de la rue, sans coude ni décrochement, contrastant avec les rues voisines
Dernier tiers du XIXe siècle Poursuite des constructions le long de l’axe et généralisation du cahier des charges architectural Unité des hauteurs de corniche et des façades Second Empire sur plusieurs centaines de mètres
Fin du XIXe siècle Installation de grands commerces, de sièges de presse et d’activités tertiaires le long de l’axe Rez-de-chaussée à larges vitrines, immeubles à usage mixte commerce/habitation
Seconde moitié du XXe siècle Piétonnisation progressive de l’axe, retrait de la circulation automobile Rue entièrement piétonne aujourd’hui, revêtement dallé continu

Une lecture toujours possible dans la rue

Il suffit de lever les yeux au-dessus des vitrines actuelles, souvent modernisées, pour retrouver l’ordonnancement du XIXe siècle : mêmes hauteurs d’étage d’un immeuble à l’autre, mêmes lignes de corniche, mêmes types de balcons filants au premier étage noble. C’est cette régularité, invisible au niveau de la rue mais évidente en levant la tête, qui distingue une rue percée d’une rue née organiquement : la seconde varie d’un immeuble à l’autre selon les siècles de construction, la première a été pensée d’un seul geste par un urbaniste et imposée à des dizaines de propriétaires en même temps.

Un axe pensé pour la circulation autant que pour le commerce

Au-delà de la seule question esthétique, le percement de cet axe répondait aussi à une préoccupation très concrète de circulation. Les rues étroites du tissu ancien, adaptées à la marche et aux petites charrettes, devenaient inadaptées à la croissance du trafic commercial et à l’essor des transports en commun de la fin du XIXe siècle. Une rue large et rectiligne, reliant directement deux places majeures de la Presqu’île, permettait d’écouler un flux de circulation autrement impossible dans le lacis de ruelles préexistant. Cette logique de désenclavement, commune à toutes les grandes percées urbaines du XIXe siècle, explique pourquoi ces axes ont presque toujours été tracés en ligne droite entre deux pôles déjà structurants de la ville plutôt qu’en suivant un tracé sinueux plus respectueux du bâti existant.

Un modèle qui a fait école

Cette méthode de percement par alignement et expropriation, appliquée à Lyon sur cet axe comme sur d’autres artères de la Presqu’île, s’inscrit dans un mouvement plus large de transformation des centres urbains français au XIXe siècle, dont les travaux parisiens de la même époque restent la référence la plus connue. Les inventaires patrimoniaux de la ville, consultables via les archives municipales de Lyon, permettent de retracer précisément les étapes de percement des grands axes de la Presqu’île.

Pour comprendre comment lire les façades issues de ces reconstructions successives, retrouvez notre guide dans la rubrique Presqu’île & Quartiers.


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