Ainay, le quartier le plus ancien de la Presqu’île de Lyon

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Descendez la rue Auguste-Comte ou la rue Vaubecour et le tissu urbain change de nature : les rues se resserrent, les immeubles perdent leur alignement rectiligne, les angles se font irréguliers. Vous êtes à Ainay, la pointe sud de la Presqu’île, et ce désordre apparent est en réalité la trace la plus lisible du plus vieux quartier habité de Lyon.

Une abbatiale du XIIe siècle

Au cœur du quartier se dresse l’église Saint-Martin d’Ainay, considérée comme la plus ancienne église romane conservée à Lyon. Sa construction, engagée au XIe siècle sur un site occupé depuis l’Antiquité, s’achève pour l’essentiel au début du XIIe siècle, avec une consécration généralement située en 1107. L’édifice a conservé l’essentiel de son plan roman d’origine : une nef charpentée, un chevet à chapelles rayonnantes, et surtout une tour-lanterne au-dessus de la croisée du transept, portée par quatre colonnes que rien, à première vue, ne distingue d’un support architectural ordinaire.

Des colonnes qui viennent de Rome

Ces quatre colonnes de granit, pourtant, ne sont pas d’origine romane. Selon la tradition archéologique et historique associée à l’édifice, elles proviennent d’un monument bien antérieur : l’autel fédéral de Rome et d’Auguste, sanctuaire élevé sur la colline de la Croix-Rousse au tout début de notre ère, là où se réunissaient les délégués des soixante nations gauloises lors des cérémonies annuelles du culte impérial. Après la disparition du sanctuaire antique, ces colonnes de granit — un matériau que les bâtisseurs romans, dépourvus des mêmes moyens techniques, ne pouvaient plus tailler à cette échelle — ont été récupérées et remployées pour soutenir la tour de l’abbatiale.

Le remploi de matériaux antiques dans les édifices religieux du haut Moyen Âge n’est pas une exception isolée : c’est une pratique courante dans tout l’Occident chrétien, où la pierre romaine, coûteuse à extraire et à tailler, valait mieux réemployée que perdue.

Ce détail transforme la lecture de l’édifice : sous une abbatiale romane se cache, littéralement, un morceau de la Lyon romaine, déplacé de son emplacement d’origine mais toujours debout, quinze siècles plus tard.

Pourquoi Ainay a gardé son tracé ancien

Le quartier d’Ainay occupe historiquement la pointe de la Presqu’île, à l’endroit où Rhône et Saône se rapprochaient avant que la confluence ne migre progressivement vers le sud au fil des siècles, sous l’effet des alluvions et des aménagements successifs des berges. Cette position, longtemps exposée aux crues et aux terrains meubles, a limité les grandes opérations de démolition-reconstruction qui ont transformé d’autres parties de la Presqu’île au XIXe siècle. Contrairement au tracé de la rue de la République, ouvert plus au nord à travers un parcellaire ancien, les grandes percées haussmanniennes n’ont pas touché le cœur d’Ainay avec la même ampleur. Le résultat se lit encore aujourd’hui dans le parcellaire : îlots irréguliers, cours intérieures profondes, rues qui suivent d’anciens chemins plutôt qu’un plan géométrique imposé.

Un quartier resté résidentiel

Cette relative préservation a eu une conséquence directe sur la vocation du quartier : Ainay est resté majoritairement résidentiel, avec une forte proportion d’immeubles bourgeois du XVIIIe et du XIXe siècle construits en réutilisant d’anciennes emprises parcellaires plutôt qu’en effaçant le plan existant. On y trouve un bâti plus dense et plus ancien en moyenne que dans les quartiers marchands ouverts par les percées du siècle suivant, avec des hôtels particuliers dont certaines façades et cours intérieures remontent directement au tissu ancien. C’est un urbanisme d’accumulation plutôt que de table rase, ce qui explique pourquoi le promeneur y ressent un resserrement d’échelle très net dès qu’il quitte les grands axes de la Presqu’île.

Repérer les strates dans la rue

Pour qui prend le temps d’observer, plusieurs indices trahissent l’ancienneté du quartier sans qu’il soit besoin d’entrer dans les édifices classés :

  • des rues nettement plus étroites que la moyenne de la Presqu’île, héritées d’un parcellaire pré-haussmannien ;
  • des porches et portails cochers menant à des cours intérieures profondes, typiques de l’habitat urbain ancien ;
  • des angles de rue irréguliers, signe que le tracé suit d’anciens chemins plutôt qu’un plan tiré au cordeau ;
  • autour de l’abbatiale elle-même, une place de taille modeste, sans commune mesure avec les grandes places royales de la Presqu’île.

Une pointe de terre façonnée par les fleuves

Le nom même d’Ainay renverrait, selon l’hypothèse la plus communément admise, à l’idée d’une île ou d’une presqu’île enserrée par les eaux — une étymologie cohérente avec la position du quartier, longtemps directement exposé au travail des deux fleuves. Avant que les aménagements successifs des berges ne stabilisent durablement leur cours, le Rhône et la Saône déplaçaient régulièrement leurs lits mineurs, rongeant certaines rives et en exhaussant d’autres. Bâtir dans un tel environnement supposait de composer avec un sol instable, ce qui a longtemps découragé les constructions massives et peut expliquer, en partie, pourquoi le quartier a conservé un bâti de gabarit modeste comparé aux grands immeubles édifiés plus tard sur des terrains asséchés et stabilisés ailleurs sur la Presqu’île.

Un site protégé au titre du patrimoine mondial

Ainay fait partie intégrante du site historique de Lyon inscrit par l’UNESCO en 1998, aux côtés du Vieux Lyon, de Fourvière et des pentes de la Croix-Rousse — une reconnaissance qui porte précisément sur la continuité urbaine entre époques, dont ce quartier offre l’un des exemples les plus complets. L’église Saint-Martin d’Ainay bénéficie par ailleurs d’une protection au titre des monuments historiques, recensée dans la base Mérimée du ministère de la Culture.

Pour prolonger la lecture des quartiers anciens de la Presqu’île, retrouvez nos reportages dans la rubrique Presqu’île & Quartiers.


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