Bellecour, la place qui a tout vu de la Presqu’île

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Traversez Bellecour d’un bout à l’autre et comptez vos pas : il en faut plus de quatre cents. La place couvre environ 62 000 m², ce qui en fait l’une des plus vastes places piétonnes d’Europe, et pourtant elle ne ressemble à aucune autre place royale française. Pas de façades continues et ordonnées à la Vosges, pas de colonnades. Un vide, presque nu, cerné d’immeubles disparates, et au centre une statue équestre qui a une histoire plus mouvementée que la place elle-même.

Un terrain vague devenu place royale

Avant d’être une place, Bellecour est un terrain d’alluvions du Rhône, longtemps utilisé pour le pâturage et les foires, à l’écart du tissu serré de la Presqu’île médiévale. Son aménagement en place royale commence à la fin du XVIIe siècle, sous l’impulsion des autorités municipales qui veulent doter Lyon d’un espace digne de son rang de deuxième ville du royaume. Le projet s’étale sur plusieurs décennies et connaît des reprises architecturales, notamment après un incendie qui détruit une partie des façades nord en 1793 — l’année même où la place traverse l’épisode le plus violent de son histoire.

La statue fondue, puis refaite

Une première statue équestre de Louis XIV, œuvre du sculpteur Martin Desjardins, est inaugurée sur la place en 1713. Elle n’y reste pas éternellement : en 1792, en pleine Révolution, elle est déboulonnée et fondue, comme la plupart des effigies royales de France. Il faut attendre la Restauration pour qu’un nouveau monument équestre soit commandé, cette fois au sculpteur François-Frédéric Lemot. La statue actuelle, inaugurée en 1825, reprend le principe d’un roi à cheval trônant au centre géométrique de la place, mais c’est une œuvre entièrement nouvelle, pas une restauration de l’originale.

Entre 1792 et 1825, Bellecour reste sans statue pendant plus de trente ans — un vide au centre du vide, que peu de visiteurs soupçonnent aujourd’hui en photographiant le monument.

Pourquoi du gravier et pas du pavé

Le sol de Bellecour surprend souvent les visiteurs venus d’autres places européennes : pas de pavés, pas d’asphalte, mais une vaste étendue de gravier ocre. Ce choix n’est pas un hasard esthétique. Une place minérale de cette taille, si elle était entièrement pavée ou bitumée, deviendrait une plaque de four en été et une patinoire dès les premières gelées. Le gravier draine l’eau de pluie, limite la réverbération de la chaleur et permet un entretien plus simple qu’un revêtement dur sur une surface aussi vaste. C’est aussi ce sol meuble qui autorise les usages temporaires — grande roue, marchés éphémères, rassemblements — sans les contraintes d’un revêtement noble à préserver.

Ce que la place organise dans la ville

Bellecour n’est pas seulement un décor : c’est un pivot. Elle marque le point où la Presqu’île bascule, au nord vers les Terreaux et les quartiers marchands, au sud vers Ainay et son église romane, à l’est vers le Rhône et les quais, à l’ouest vers la Saône et le Vieux Lyon. Cette position centrale explique pourquoi tant d’itinéraires piétons de la Presqu’île, qu’on les emprunte consciemment ou non, passent par cette place. Elle sert aussi de repère altimétrique zéro pour les distances routières de la région lyonnaise, une fonction discrète mais bien réelle qui en fait un point de référence administratif autant que symbolique.

Un vide qui structure plutôt qu’il ne remplit

Ce qui distingue Bellecour des grandes places européennes comparables, c’est justement l’absence de programme fixe en son centre. Ni fontaine monumentale continue, ni jardin, ni marché permanent : un vide organisé, ponctué par la seule statue équestre et deux pavillons d’angle du XVIIIe siècle. Cette sobriété volontaire, héritée des choix d’urbanisme du Grand Siècle, contraste avec le foisonnement des façades qui l’entourent, où se lisent des styles allant du classicisme du XVIIIe aux immeubles plus tardifs du XIXe. La place fonctionne moins comme un lieu à contempler que comme un lieu à traverser, un carrefour minéral d’où tout le reste de la Presqu’île devient lisible.

Un ensemble protégé

La place Bellecour s’inscrit dans le périmètre du site historique de Lyon, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, aux côtés du Vieux Lyon, de Fourvière, de la Presqu’île et des pentes de la Croix-Rousse. Cette reconnaissance internationale porte sur l’ensemble urbain — la manière dont les quartiers dialoguent entre eux à travers deux mille ans d’urbanisme superposé — plus que sur un monument isolé, ce qui explique pourquoi une place presque vide peut figurer parmi les éléments constitutifs d’un site classé au même titre qu’une cathédrale ou un théâtre antique. Pour qui veut vérifier le détail du périmètre inscrit, la fiche officielle du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO reste la référence.

Les pavillons d’angle, discrets survivants

Aux deux angles nord-est et nord-ouest de la place subsistent deux pavillons du XVIIIe siècle, seuls vestiges bâtis du programme architectural d’origine à avoir traversé les reconstructions successives. Leur échelle, volontairement modeste face à l’immensité de la place, contraste avec les immeubles plus hauts édifiés ensuite sur les autres côtés, au fil du XIXe siècle et au-delà. C’est en comparant la hauteur de ces pavillons à celle des immeubles voisins que l’on mesure le mieux à quel point la place a continué d’évoluer bien après son tracé initial : Bellecour n’a jamais été figée à une seule époque de construction, mais recomposée par touches successives autour d’un vide qui, lui, n’a pratiquement pas changé de dimensions depuis le XVIIe siècle.

La prochaine fois que vous coupez la place en diagonale pour rejoindre la rue de la République ou les quais, pensez à ce qu’il y a sous vos pieds : un terrain de foire devenu place royale, une statue deux fois sculptée, et un vide pensé comme la charnière de tout un quartier. Pour continuer la lecture des places et façades de la Presqu’île, retrouvez nos autres reportages dans la rubrique Presqu’île & Quartiers.


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